Créée par Alain Dominique Perrin, président, la Fondation Cartier pour l'art contemporain fêtait ses 20 ans en 2004, et éditait à cette occasion Fondation Cartier pour l'art contemporain dont cet entretien est extrait.

«Fabrice Bousteau : Comment avez-vous eu l´idée de la Fondation ? Quelle en est l’origine ?
Alain Dominique Perrin : C’est une histoire faite de mille histoires. Des rencontres, des idées qui cheminent, des colères, des batailles… […] J’en ai parlé longuement avec (le sculpteur et grand artiste français) César […] (qui) me dit que (ce que) les artistes […] veulent, c´est avoir les moyens d´essayer, de monter des projets un peu hors norme, qu’il faut créer un lieu d´expositions libre et « différent ».

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Quel est le concept de la Fondation à sa création ?
Dès le départ, c’est un centre d´art contemporain qui présente des expositions thématiques ou monographiques d’artistes reconnus, avec des jeunes artistes en « vedettes américaines », dont les œuvres constituent ensuite une collection d’art contemporain. Il s’agit aussi d´accueillir de jeunes talents étrangers - surtout ressortissants des pays émergeants - en résidence. Je l’ai appelé « Fondation Cartier pour l´art contemporain » car, contrairement à ce que tout le monde pensait, mon objectif n´était pas de créer une nouvelle façon de vendre des montres ou des bijoux à une élite. J’ai imposé que soient proscrits de la Fondation tout produit et toute publicité Cartier. La seule référence à la marque, c’est le logo dans le nom de la Fondation.

La Fondation est lancée le 20 octobre 1984. Comment cela se passe-t-il ?
On ouvre avec l’exposition Les Fers de César, à l´initiative de Marie-Claude Beaud, le premier directeur de la Fondation. C’est une exposition magnifique, inaugurée avec enthousiasme par Jack Lang, alors ministre de la Culture. Dans tous les médias j’annonce que cette fondation est une opération de mécénat. En juin 1986, François Léotard, à peine nommé ministre de la Culture, me confie une mission pour préparer une loi sur le mécénat. […] Le texte de loi est voté le 21 juillet 1987. La loi deviendra la « loi Léotard ». Voilà comment la Fondation Cartier s’est mise en règle et, du même coup - j´en suis fier - a contribué à faire faire un pas de géant au mécénat en France.

Avez-vous imposé des artistes ou des expositions ?
Non […] Clairement, dans le microcosme de l’art contemporain français, nous sommes les initiateurs d’expositions différentes, dans le design avec Starck en 1985, qui n´était pas encore une star, avec Ferrari, mais aussi dans la mode avec Issey Miyake et aujourd’hui avec ce projet de « boulangerie-couture » réalisée par Jean Paul Gaultier. Nous n’exposons pas seulement des œuvres, les expositions Ce qui arrive de Paul Virillio ou Yanomami, l´esprit de la forêt exposent des idées, des positions politiques. La Fondation, pour moi, doit être un lieu d’invention, de décloisonnement.

Un tournant important pour la Fondation a été marqué par le départ de Jouy-en-Josas et l’installation dans l’immeuble conçu par Jean Nouvel boulevard Raspail en 1994. […] Avec la Fondation boulevard Raspail, vous avez été obligé d´abandonner les résidences d´artistes, faute de place…
(Oui) mais, en « contrepartie » nous avons beaucoup augmenté le nombre de commandes aux artistes.

Comment les salariés de Cartier dans le monde perçoivent-ils la Fondation ?
La Fondation est un objet de fierté absolue pour la très grande majorité des salariés de Cartier, à tous les niveaux. […] Au-delà du personnel, les fournisseurs de Cartier sont sollicités et contribuent par des dons à l´acquisition d’œuvres d´art pour la collection. Ils sont donc très impliqués. De nombreux collaborateurs sont devenus collectionneurs. Il y a une indiscutable transmission, une symbiose naturelle qui se fait.

Rétrospectivement, quel regard portez-vous sur la collection de la Fondation ? Quel est son avenir ?
La collection est particulière, elle est le reflet d’une histoire, de rencontres, de personnalités. […] Un collège de personnalités fortes, affirmées […] Je ne voulais pas d’un comité d’experts. Il en ressort une collection de pièces majeures d´artistes mondialement reconnus comme Artschwager, Matthew Barney ou Panamarenko, des absences presque inacceptables, des choix étonnants et totalement en dehors du marché.

La collection de la Fondation deviendra-t-elle, à terme, un musée ?
Dans ma vie professionnelle, j’ai constitué deux énormes collections. La collection de la Fondation Cartier et la collection Cartier. J’ai commencé la collection Cartier en 1972 avec Robert Hocq, alors propriétaire de Cartier, et, depuis plus de 30 ans, nous rachetons régulièrement, dans les ventes aux enchères et chez les particuliers, des objets historiques. C’est une collection unique, exceptionnelle. C’est la plus belle collection de joaillerie ancienne au monde. Pourtant je n’ai jamais fait de musée, je n’aime pas ça. Les œuvres se baladent, je ne veux pas créer un lieu permanent. Je n’aime pas le musée, qui fige les œuvres.

Quelle relation établissez-vous entre le luxe et l´art contemporain ?
Je fais un lien entre les arts de toutes sortes et le luxe fait partie de l’art. Le luxe, c´est l’artisanat d’art, un art appliqué.

La Fondation Cartier a-t-elle inventé quelque chose ?
Elle a donné à l’art et aux artistes une fenêtre de liberté. Nous avons volontairement exposé et montré des gens différents, et de manière originale, du commencement à aujourd´hui. En France, Araki, Marc Newson, Philippe Starck, Murakami ou Matthew Barney, par exemple, ont d´abord travaillé avec nous. De la même manière nous avons été les premiers, avec les Soirées Nomades notamment, à faire venir dans un lieu d’art des créateurs comme Les Deschiens. Nous avons été et nous sommes encore des novateurs. Ce qui veut dire que nous sommes libres, il n’y a pas de pouvoir au-dessus de nous. Moyennant quoi, c’est productif, créatif. Et la Fondation Cartier a montré aux artistes qu’ils pouvaient chez nous trouver une liberté qui n’existe pas forcément ailleurs. Je suis fier de cela et convaincu, avec toute la prétention que cela implique, que la Fondation Cartier a amélioré qualitativement l’art contemporain français, en tout cas celui qui est présenté en France. Par ailleurs, la Fondation a donné de Cartier une image positive auprès de ceux qui n’ont rien à faire des breloques et qui pour rien au monde ne porteraient un bijou signé Cartier. Aujourd’hui, leur regard sur Cartier est positif, respectueux, c’est exactement ce que je voulais. […] La Fondation a, je crois, aussi suscité des vocations et entraîné des entreprises vers l’art contemporain. Avec quand même une question qui reste posée : pourquoi l’art contemporain français ne franchit-il pas nos frontières ?»

Fabrice Bousteau, directeur et rédacteur en chef de Beaux Arts magazine

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