L’HOMME ET LA BIODIVERSITÉ ANIMALE
Notre planète a subi cinq extinctions massives d’espèces animales depuis l’apparition de la vie, la dernière étant celle des dinosaures, il y a 66 millions d’années. De nombreux scientifiques s’accordent à observer que, depuis la révolution industrielle, nous sommes entrés dans une sixième période d’extinction animale de masse. Jamais auparavant l’impact des humains sur la biodiversité et le rythme de disparition des espèces animales n’ont été aussi élevés qu’aujourd'hui.

« Près de 50 % des habitats figurant dans mes archives sont désormais si gravement dégradés, si ce n’est biophoniquement silencieux, que beaucoup de ces paysages sonores naturels, naguère si riches, ne peuvent plus être entendus que dans cette collection. » BERNIE KRAUSE











L’HOMME DANS LA BIODIVERSITÉ
PAR GILLES BŒUF
[…]
Qu’est-ce que la biodiversité ? Contraction de « diversité biologique », le terme « biodiversité » (biodiversity, à l’origine) a été créé en 1985 par le biologiste américain Walter G. Rosen. Il est souvent assimilé à la diversité spécifique, c’est-à-dire l’ensemble des espèces vivantes d’un milieu, réparties en cinq grands groupes : les procaryotes (bactéries et archées), les protistes (eucaryotes unicellulaires), les champignons, les végétaux et les animaux. Mais la biodiversité est bien plus que la seule diversité spécifique ; elle inclut à la fois les espèces et leur abondance relative, et ne peut en aucun cas être assimilée à de seuls inventaires ou catalogues d’espèces. La biodiversité a longtemps été définie comme étant « toute l’information génétique comprise dans un individu, une espèce, une population, un écosystème », mais l’on s’attache actuellement à la caractériser comme étant tout l’ensemble des relations établies par les êtres vivants, entre eux et avec leur environnement. Il s’agit en fait de la fraction vivante de la nature.
Depuis ses origines, la vie a été capable de créer une infinité
d’organismes qui se sont « associés », dans tous les sens du terme, pour construire des écosystèmes en relation étroite avec leur environnement. On peut imaginer que, entre cette époque et aujourd’hui, le vivant a été capable d’élaborer largement plus d’un milliard d’espèces aux formes, tailles, couleurs, sons, odeurs, moeurs, spécificités, traits d’histoire de vie, adaptations et caractéristiques très divers, apparues puis disparues pour la plupart d’entre elles. Durant des milliards d’années, tout cela a évolué sous la pression de facteurs tels que la température et la composition de l’eau et de l’air, la salinité de l’océan, la lumière, la longueur du jour, la rythmicité des saisons (facteurs abiotiques) ; la composition la disponibilité de la nourriture, la compétition et les relations interespèces du milieu (facteurs biotiques) ; ainsi que la disponibilité en oxygène. Mais il s’avère que depuis une époque récente, la plus grande force évolutive sur cette planète apparaît comme étant la présence de l’humain et l’ensemble de ses activités1. Notre impact sur la Terre entière est si important que, pour certains scientifiques, nous sommes entrés depuis la fin du xviiie siècle dans une nouvelle ère géologique, l’« Anthropocène2 ». […]

Vit-on une « sixième extinction » ?
En 2015, l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) fait état de 815 espèces disparues sur les continents et de 19 dans les océans au cours des cinq derniers siècles (il est beaucoup plus difficile d’affirmer une extinction en mer !). Il est clair que ces chiffres sont fortement biaisés par la faiblesse de nos connaissances sur beaucoup de groupes et par la qualité des données engrangées. D’autres travaux estiment que les taux de disparition (selon les groupes) sont entre 50 et 300 fois plus rapides que les taux d’« extinction naturelle » attendus et calculés par les paléontologues sur les derniers 600 millions d’années. À ce rythme, et si nous ne changeons rien, la moitié de toutes les espèces de la Terre aura disparu avant la fin du XXIe siècle…

Suite

L’UICN estime que 11 148 espèces de végétaux supérieurs et 7 781 espèces de vertébrés, dont 15 % de mammifères, sont menacées dans le monde aujourd’hui. En mars 2011, Anthony D. Barnosky et ses collaborateurs posaient une question cruciale : « La sixième crise majeure d’extinction a-t-elle déjà démarré3 ? » Soixante grandes crises d’extinction, dont cinq considérées comme majeures, sont archivées depuis 700 millions d’années dans les strates géologiques. La planète n’a perdu ses espèces à un rythme aussi effréné que lors de la dernière extinction de masse, il y a 66 millions d’années, celle des dinosaures. À ce sujet, les travaux récents sont bien informateurs, mais il convient de distinguer les vraies extinctions, moins évidentes sur le court terme humain actuel (quelques dizaines d’années), des effondrements de populations en nombre d’individus, en accélération inquiétante depuis les cinquante dernières années (espèces tropicales et marines, par exemple)4. À terme, ces fortes diminutions des stocks pourraient bien mener à de réelles extinctions d’espèces. L’érosion de la biodiversité s’est considérablement aggravée5 à cause de deux facteurs : d’une part la démographie humaine et d’autre part l’ensemble des activités anthropiques associées, le tout en lien avec les progrès technologiques. Au moment des balbutiements de l’agriculture, il y a entre 10 000 et 12 000 ans, la Terre comptait environ 5 millions d’humains, et toute la biomasse des humains et de leurs mammifères domestiques ne représentait pas plus d’1 % du total de la masse de tous les mammifères (5 000 espèces connues). Aujourd’hui, elle en représente plus de 90 % ! La population humaine totale est estimée à moins de 800 millions en 1750, à 3 milliards en 1960, à 7 milliards en 2012 et à 9 milliards en 2040 : l’évolution de la courbe de la population humaine pour les époques récentes (qui a triplé depuis1945) est édifiante. Cette explosion démographique coïncide avec l’augmentation des activités humaines, qui connaissent une croissance très rapide dès la fin du xviiie siècle – c’est la fameuse « grande accélération ». À partir de la révolution industrielle et des progrès agronomiques et médicaux associés, l’humain se croit de plus en plus capable de s’affranchir de la nature. Il pense surtout à l’assujettir et à la « dominer », à se l’approprier, et s’autorise donc à éliminer et détruire systématiquement tout ce qui le concurrence ou le gêne dans ses activités et son développement (citons pour exemple la destruction quasi systématique de tous les grands prédateurs). Cette mentalité dangereuse, amplifiée par le sentiment que l’Homme a été « créé » légitimement pour cela, nous a menés à la situation actuelle, très préoccupante. Les activités anthropiques n’ont jamais été aussi désastreuses et destructrices pour la biodiversité. C’est pour cette raison que, depuis le début des années 1970, science écologique et écologisme politique évoluent parallèlement.

Pourquoi le déclin des populations vivantes ?
Les causes majeures de l’effondrement actuel de la biodiversité sont au nombre de quatre6 et la première, la destruction et la pollution des habitats, en explique à elle seule les deux tiers. Les autres sont la surexploitation des ressources naturelles7, car même si les ressources vivantes sont naturellement « renouvelables », l’humain interdit leur « renouvelabilité » en dépassant largement les seuils d’exploitation « harmonieuse » ; la dissémination anarchique d’espèces partout sur la planète, surnommée « roulette écologique8 », car elles deviennent pour certaines des « espèces invasives » ; et enfin le changement climatique9, dans lequel l’humain a largement sa part de responsabilité. Un des écosystèmes marins les plus menacés est le corail, et cette menace est directement liée aux modifications récentes que son habitat a subies. Alors que l’ensemble des récifs coralliens du monde entier ne représente que 0,1 % de la surface totale des océans, ces récifs abritent un tiers de la diversité des espèces des mers. Malheureusement, les récifs coralliens ont été très touchés par les activités humaines directes comme la destruction ou encore la pêche à la dynamite ou au cyanure, qui ont entraîné leur disparition massive – la moitié de la Grande Barrière de corail, au large du Queensland en Australie, a été détruite en trente ans. Le changement climatique et l’augmentation de la pollution des océans liée aux activités humaines indirectes ont également leur part de responsabilité dans ce dépérissement, qui se traduit par le blanchiment des coraux. Les récifs doivent effectivement faire face au réchauffement ou au refroidissement des eaux de surface, et à la montée générale du niveau des mers engendrée par la fonte des glaces. Nous savons que les coraux ne survivront pas si l’augmentation de deux degrés de la température, prévue pour la fin du siècle, survient. […]
La biodiversité terrestre a, quant à elle, été particulièrement touchée par la déforestation. Selon le World Ressources Institute, 80 % de la couverture forestière mondiale originelle a été abattue ou dégradée, essentiellement au cours des trente dernières années. Et l’ensemble des forêts tropicales de la planète (Brésil, Haïti, Venezuela, Zambie, Madagascar, Nigeria, Côte d’Ivoire, Cameroun, Indonésie, Malaisie, Chine, Inde…) perdent chaque année en surface l’équivalent du quart de la superficie de la France. À ce rythme, elles auront totalement disparu d’ici la fin du xxie siècle. 23 millions d’hectares de forêt ont été détruits en Indonésie entre 2009 et 2013, en grande partie pour le développement de la culture du palmier à huile. Le déclin dramatique des grandes forêts tropicales est extrêmement préoccupant. D’une part, il nuit à la biodiversité – il faut savoir que le bassin du Congo, l’Amazonie et les deux grandes îles de l’Asie du Sud-Est que sont Bornéo et la Nouvelle-Guinée constituent les trois plus grands gisements de diversité spécifique au monde et regroupent plus de la moitié des espèces décrites. D’autre part, il voue à la misère les populations autochtones. Il est bien connu que les arbres « savent faire pleuvoir », qu’ils rendent le climat plus humide (phénomène d’évapotranspiration) et que, sans forêt, il ne pleut plus, ce qui rend l’agriculture impossible. Beaucoup de populations décident de quitter leur habitat et s’installent en périphérie des grandes villes dans des conditions inhumaines, créant de redoutables situations de déstabilisation géopolitique, comme c’est le cas bien souvent en Afrique, mais aussi en Asie et en Amérique. […]

Plusieurs outils ont été proposés pour évaluer l’ampleur des impacts liés aux pratiques actuelles, comme « l’empreinte écologique10 » qui mesure le « fardeau » imposé à la nature par un individu ou une population (selon cet indicateur, il faudrait trois Terres pour que tous les humains disposent du « niveau de vie » d’un Américain ou d’un Européen !). L’écologie a été revisitée à travers des modèles économiques : les « services rendus » chaque année à l’humanité par divers écosystèmes ont été évalués à 33 000 milliards de dollars, soit près de deux fois les PIB de toutes les nations réunies11. La conservation, couplée à des pratiques d’utilisation durable, apparaît économiquement préférable à l’exploitation intensive ; les rapports consentis coût / bénéfice passent de 1 à 100 entre la « stratégie écologique » et celle d’« exploitation intensive ». Des milliards de dollars sont dépensés chaque année pour « remettre en état » des cours d’eau pollués, revégétaliser des espaces détruits ou reconstruire les haies disparues, mais combien d’interventions seraient nécessaires et quel serait leur coût ? La seule perte des pollinisateurs nous coûterait près de 200 milliards de dollars par an ! Bien évidemment, ces considérations n’ont de sens que pour ceux qui n’ont pas à se préoccuper quotidiennement de ce qu’ils vont donner à manger à leurs enfants, ou qui ne sont pas obsédés par leurs seules conditions de survie immédiate ! Or cette dernière catégorie de population augmente et continuera à augmenter si nous persistons à ne pas mieux résoudre les questions de distribution et de partage des ressources sur cette planète. […]
Paris, février 2016

Gilles Boeuf est professeur à l’université Pierre-et-Marie-Curie
et conseiller scientifique au ministère de l’Environnement,
de ’Énergie et de la Mer.

1 See Patrick De Wever and Bruno David, La Biodiversité de crise en crise (Paris: Albin Michel, 2015); Stephan R. Palumbi, “Humans as the World’s Greatest Evolutionary Force,” Science 293 (2001), pp. 1786–90; Gilles Boeuf, Biodiversité, de l’océan à la cité (Paris: Fayard/Collège de France, 2014); Edward O.Wilson, Sauvons la biodiversité! (Paris: Dunod, 2007); Peter M. Vitousek et al., “Human Domination of Earth’s Ecosystems,” Science 277 (1997), pp. 494–99.
2 Paul J. Crutzen and Eugene F. Stoermer, “The ‘Anthropocene’,” Global Change Newsletter 41 (2000), pp. 12–13.
3 Anthony D. Barnosky et al., “Has the Earth’s 6th Mass Extinction Already Arrived?,” Nature 471 (2011), pp. 51–57.
4 See Living Planet Report, WWF, 2014 and 2015.
5 See Paul Ehrlich and Anna H. Ehrlich, “Can a Collapse of Global Civilization Be Avoided?,” Proceedings of the Royal Society, B, 280 (2013), pp. 1–9; Jean- François Toussaint, B. Swynghedauw, and Gilles Boeuf, L’Homme peut-il s’adapter à lui-même ? (Versailles: Editions Quæ, ?2012); Stuart H. M. Butchart et “Global Biodiversity: Indicators of Recent Declines,” Science 328 (2010), pp. 1164–68.
6 See Boeuf, La Biodiversité; Lévêque and Mounolou, Biodiversité.
7 See Boeuf, La Biodiversité.
8 See Jean-Claude Lefeuvre, Les Invasions biologiques, un danger pour la biodiversité (Paris: Buchet/Chastel, 2013); Gian-Reto Walther et al., “Alien Species in a Warmer World: Risks and Opportunities,” Trends in Ecology and Evolution 24, no. 12 (2009), pp. 686–93.
9 See Chris D. Thomas et al., “Extinction Risk from Climate Change,” Nature 427 (2004), pp. 145–48.
10 Ecological footprint measures the area (in hectares) of the planet earth needed per inhabitant to produce the resources consumed and dispose of the waste produced.
11 See Robert Costanza et al, “The Value? of the World’s Ecosystem Services and Natural Capital,” Nature 387 (1997), pp. 253–60.
12 See La Biodiversité à travers des exemples.

GALERIE

  • La « grande accélération »

  • La « grande accélération »

  • Les menaces pesant sur les espèces animales en danger

Open mobile menu
Close mobile menu