REPÈRES
Par François Gemenne

Les notions de « réfugiés », « camps », « murs », « élévation du niveau des mers », ou encore « migrants en situation irrégulière » sont développées par François Gemenne dans le texte « Trajectoires », publié dans le catalogue de l’exposition Terre Natale, Ailleurs commence ici (Éd. Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris, 2008). Les textes ont été actualisés pour la présentation d’Exit au Palais de Tokyo en 2015.

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Camps
Les camps sont sans doute les symboles les plus évidents de la détresse des réfugiés
à travers le monde. Généralement construits en urgence par le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), des gouvernements ou des organisations et agences humanitaires, ils sont en principe destinés à abriter temporairement les populations déplacées par des conflits ou des catastrophes naturelles.
Un seul camp peut parfois abriter plusieurs centaines de milliers de personnes, constituant un véritable défi pour la sécurité, l’hygiène et l’alimentation de ses occupants. Par nature, le camp de réfugiés est une structure temporaire, mais les déplacements ont pourtant tendance à perdurer plusieurs années, le camp devenant alors un habitat permanent, une véritable ville, externalisée. La durée de vie moyenne d’un camp de réfugiés est de 17 ans. Plus de la moitié des réfugiés dans le monde se trouvent ainsi dans des conditions de déplacement prolongé, souvent inextricables, sans possibilité de retour chez eux. Les réfugiés palestiniens, déplacés depuis plus de 60 ans et dont le statut de réfugié se transmet désormais de père en fils, en représentent bien sûr le cas le plus emblématique. Le camp devient alors le seul horizon de ceux qui sont piégés dans ces situations oubliées. Le Haut Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés, Gerrit Van Heuven Goedhart, avait, en 1955, qualifié ces camps de « taches sombres » qui devraient « marquer la conscience de tous ceux qui ont le privilège de vivre dans de meilleures conditions ».

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Clandestins
Depuis le milieu des années 1970, partout dans le monde occidental, les politiques migratoires sont devenues plus restrictives. Alors que de nouveaux espaces de circulation intérieure étaient créés, le renforcement du contrôle des frontières extérieures s’est accru, afin de se protéger d’un supposé envahisseur d’un type nouveau : les immigrants clandestins. Faute de pouvoir immigrer par des voies légales, la plupart d’entre eux veulent tenter leur chance. Menacés par une mort certaine, ou attirés par les promesses d’une vie meilleure, des milliers de migrants quittent chaque année l’Afrique dans des embarcations de fortune, au péril de leur vie et de celle de leurs enfants, avec l’espoir d’atteindre les côtes italiennes, grecques ou espagnoles. Parfois le voyage tourne au drame, et la mer rejette des corps sans vie sur les plages de Turquie, des Canaries ou de Lampedusa. Plus de 30 000 personnes auraient ainsi perdu la vie en Méditerranée depuis l’année 2000. Ceux qui arrivent finalement à destination sont souvent renvoyés dans leur pays, ou condamnés
à vivre dans la clandestinité, dans l’attente d’une hypothétique régularisation. L’Europe n’est pas seule confrontée à ce phénomène. Les États-Unis, mais aussi des pays comme la Malaisie ou l’Arabie saoudite, connaissent des situations similaires. La plupart des migrants en situation irrégulière n’ont pas tous franchi une frontière illégalement mais ont simplement choisi de rester dans le pays après l’expiration de leur visa touristique. Tous ont en commun l’espoir de lendemains meilleurs.

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Migrants
Aujourd’hui, environ 230 millions de personnes vivent hors du pays où elles sont nées. Ce chiffre représente environ 3 % de la population mondiale. La migration est un phénomène très complexe, marqué récemment par quatre grandes tendances : l’accélération, la diversification, la globalisation et enfin la féminisation. Il y a chaque année davantage de migrants, qui migrent pour des raisons très différentes, et dont les trajectoires touchent un nombre croissant de pays, au Nord comme au Sud. En outre, alors que les migrations étaient auparavant essentiellement masculines, les femmes représentent aujourd’hui environ la moitié de celles-ci. Ces migrants constituent un apport essentiel à la croissance économique et démographique de nombreux pays, particulièrement en Europe et aux États- Unis. Les raisons qui poussent ces populations à quitter leur pays sont très diverses : certains partent pour trouver du travail, continuer des études ou chercher un environnement moins hostile. D’autres vont rejoindre leur famille, ou bien migrent pour une durée limitée, de manière à accumuler un capital. Un certain nombre de migrations sont cycliques, circulaires ou saisonnières. Enfin, plusieurs millions de migrants n’ont pas choisi de migrer : migrants forcés, ils sont chassés de leur pays par des guerres, des persécutions ou des catastrophes naturelles. Un certain nombre de ces migrants forcés, pourtant, ne franchiront pas de frontières, et seront exilés à l’intérieur même de leur pays : ce sont des déplacés internes. On estime le nombre de déplacés internes à 38,2 millions dans le monde ; la plupart sont des femmes et des enfants. Contrairement aux réfugiés, ils ne bénéficient d’aucune protection internationale, et sont souvent les victimes oubliées d’un nombre croissant de conflits et de catastrophes naturelles.

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Murs
Le contrôle des migrations et la lutte contre l’immigration clandestine sont aujourd’hui devenus des priorités politiques pour un grand nombre d’États.
Depuis la chute du mur de Berlin, environ 40 murs et barrières ont été érigés pour contrôler l’immigration : à la frontière entre les États-Unis et le Mexique, bien sûr, mais aussi entre le Botswana et le Zimbabwe, la Chine et la Corée du Nord, l’Arabie saoudite et le Yémen, ou encore l’Inde et le Bangladesh. Des murs et des barrières existent également en Europe : entre la Hongrie et la Serbie, dans l’enclave espagnole de Ceuta et Melilla, ou à l’entrée du tunnel sous la manche, près de Calais.
Ces murs et ces barrières ne répondent pas à une préoccupation rationnelle, mais remplissent une fonction essentiellement symbolique, à l’heure de la télésurveillance et de la traçabilité des hommes. Ils ne sont guère parvenus à réduire les flux d’immigrants clandestins et ont seulement rendu le parcours des migrants plus dangereux et difficile, mais ils sont aujourd’hui le symbole chimérique d’une forteresse imprenable.

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Peuples autochtones
Les peuples autochtones, en raison de leur relation fusionnelle avec leur environnement, seront les premiers touchés par les effets du changement climatique. Ils en sont aussi les meilleurs observateurs, alors qu’ils sont trop souvent oubliés des politiques de lutte contre celui-ci. Ainsi, leur connaissance de l’environnement est une précieuse ressource pour le développement de stratégies d’adaptation à l’échelle mondiale – pour autant que leur voix soit entendue. Plus de 6 000 langues sont répertoriées dans le monde et la moitié d’entre elles sont en danger d’extinction. Chaque semaine, une langue disparaît. Cet appauvrissement de la diversité linguistique est directement lié aux menaces qui pèsent sur l’environnement
et la biodiversité. La survie des peuples autochtones dépend directement des écosystèmes dans lesquels ils vivent. Aujourd’hui, l’existence de ces écosystèmes est compromise par la déforestation en Amazonie, la spéculation immobilière en Argentine, la désertification en Afrique subsaharienne ou la hausse du niveau des mers dans les petits États insulaires. Avec eux, ce sont autant de peuples dont le mode de vie est menacé : les Ayoreo au Paraguay, les Jarawa dans les îles Andaman, ou les Enawe Nawe au Brésil.

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Réfugiés
Le nombre de migrations forcées dans le monde, quoique difficile à évaluer précisément, est en constante augmentation. Guerres, violences, persécutions, catastrophes naturelles et pauvreté sont autant de facteurs qui poussent à l’exil des millions de migrants à travers le monde. Tous ne pourront cependant pas bénéficier du statut de réfugié. La convention de Genève de 1951, principal instrument de protection des réfugiés dans le droit international, définit ceux-ci selon des critères précis qui incluent le fait de ne pouvoir demeurer dans son pays en raison de persécutions liées à l’ethnicité, la religion, la nationalité, les opinions politiques ou l’appartenance à un groupe particulier. Ceux qui fuient à cause d’une catastrophe naturelle ou qui restent à l’intérieur de leur pays, par exemple, ne peuvent donc bénéficier d’aucune protection particulière. En 2014, on dénombrait dans le monde 19,5 millions de réfugiés, parmi lesquels 4 millions de Syriens, 2,6 millions d’Afghans, 1,1 million de Somaliens, ainsi que 4,5 millions de Palestiniens, toujours présents dans les pays frontaliers. Il faut y ajouter les personnes déplacées à l’intérieur de leur pays, dont le nombre ne cesse d’augmenter, et qui s’établit pour la même année 2014 à environ 38,2 millions. En additionnant le nombre de réfugiés et le nombre de personnes déplacées à l’intérieur de leur pays, on atteint le plus grand chiffre jamais enregistré. Ces chiffres ne prennent pas en compte les personnes déplacées en raison de dégradations de l’environnement et autres catastrophes naturelles : chaque année depuis 2008, c’est près de 26 millions de personnes qui se déplacent à cause de catastrophes naturelles. Et ce chiffre ne prend pas en compte les personnes déplacées à cause de la montée du niveau des mers, ou de la désertification. Alors que le nombre de déplacements forcés a atteint un pic historique, les régimes d’asile sont marqués par une crise profonde. Seule une faible proportion de ceux qui demandent l’asile en Europe reçoivent un statut de réfugiés, et l’afflux récent de réfugiés sur les côtes européennes a provoqué une crise politique majeure entre les États membres de l’Europe. Pendant ce temps, les situations de déplacements prolongés s’accumulent, 86 % des réfugiés du monde étant accueillis dans des pays en développement.

Image | Scénarios : Population et migrations urbaines, Des flux d’hommes et d’argent, Réfugiés politiques et migrations forcées, Des mers qui montent, des villes qui disparaissent, Catastrophes naturelles, Déforestation et langues en danger

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